samedi 3 mai 2014

VOBERA



 

C’était une profonde caverne de roches grises et moussues, remplie d’ombres rampantes et d’obscurités humides. Elle se trouve perdue au cœur d’une vieille forêt de Franche-Comté. Bien loin des vilaines villes humaines, inféodées à la fée électricité. Presque invisible dans le décor sauvage, telle un monument de silence, la caverne semble commémorer un âge d’or à jamais perdu. Au temps celtiques, les derniers druides du peuple Séquane y ont chanté un ultime chant avant de périr sous les assauts de la civilisation romaine.
C’est là que vit la vouivre. Vobéra. L’hiver tapis sous l’épais manteau de neige, elle rêve et ses songes dansent dans son œil plus lumineux qu’un soleil rouge. Au printemps, elle sort de sa tannière et, du dernier coup de minuit jusqu’au premier chant du coq, la vouivre parcourt son domaine, sa forêt.
Libre et secrète, Vobéra vole d’une montagne à l’autre. Se baigne dans les sources et les torrents. Son règne sur la forêt semble sans fin aux promeneurs qui viennent sur ses terres respirer sa légende.
Un jour des hommes étrangers au pays se mirent en tête de construire une route au cœur du territoire de la vouivre. Vobéra fut éveillé par les rugissements d’un troupeau de bulldozers affamés. Déjà son sang de dragon lui injectait les yeux. Les machines la déconcertaient, lui répugnaient. Et les machines étaient au centre du monde des hommes. Ce monde mécanique lui faisait horreur. Dés le premier jour, elle décida de frapper les ennemis de sa forêt.
La nuit venue, Vobéra fit appel aux corbeaux. Du haut de sa colline elle les lança comme des flèches noires et vivantes sur les machines jaunes endormies. Les oiseaux cognèrent dur les monstres de tôles et les maculèrent de leurs fientes au-delà de l’imagination. Rien n’y fit. Les hommes ne comprirent pas l’avertissement. Au matin, maudissant les corbeaux, ils reprirent leur œuvre de désolation. Sans plus se poser de question. Le lendemain lorsque les vieux saules tombèrent, la vouivre hurla tout le jour. un vent haineux, criant et sifflant comme pies et serpents couvrit le vacarme polluant des moteurs. C’est alors que les anciens du village – qui ne goûtaient guère ces blessures dans le paysage – reparlèrent des vieilles légendes. De la vouivre de la forêt. Mais les hommes du chantier leur rirent au nez.
Le quatrième jour, les bulldozers avancèrent là où jamais machines n’avaient pénétré. Alors il fut trop tard. La vouivre voulut sa vengeance.
La nuit venue, la fée dragon décida de montrer sa toute puissance.  Habillée de vent, d’herbes mouillées et de feuilles ruisselantes, la vouivre commanda la sauvagerie du ciel. Brusquement ce fut l’obscurité. Toute la douce lumière qui venait de l’astre de nuit disparut : les grandes ailes de la vouivre se tenaient devant la lune.
Vobéra était comme un chef d’orchestre fou s’enivrant de sa musique. Elle dirigeait les instruments de sa colère. Le tonnerre assourdissant. La grêle, les éclairs aveuglants. Les quatre vents, les averses crépitantes, les sifflements de branches, les crissements de pierres, les sources débordantes…
Pour défendre sa forêt, Vobéra enfantait l’orage. Un orage rageur. Une nuit de vouivre ! Elle semait la terreur dans les cœurs humains. Les humains, si petits, si nus, si impuissants dans leurs maisons rendues noires et crétines par les coupures d’électricité.
L’orage coulait en ruisseaux et ses ruisseaux couraient dans les rues du village comme les serpents de la vouivre furieuse. Monstres d’eau qui se riait, des gouttières et des caniveaux.
La vouivre riait en voyant les toits s’envoler, les machines se retourner, les caves s’inonder… les hommes eux se cachaient dans leur trou. Priant pêle-mêle les pompiers, Jésus,  l’EDF et saint Elme.  La vouivre riait d’un rire méchant. Elle était sans pitié. Elle voulait les entendre lui demander grâce, la supplier. Les entendre pleurer, les voir à genoux. Eux, qui n’avaient eut aucune pitié pour sa vieille forêt.
« Vouivre » grondait le ciel. La nuit mangeait le paysage. La nuit tenait le village dans sa gueule fermée. Plus rien ne brillait sauf le feu de l’escarboucle sur le front de Vobéra. Et les petits humains pensaient à la fin du monde en sentant la colère du ciel leur tomber sur la tête.
Au bout du compte, au matin dévasté, les hommes comprirent enfin. Ils oublièrent leur route. Ils trouvèrent des raisons économiques, géologiques et même écologiques pour ne plus traverser la vieille forêt. Gageons que des routes ils en feront plus loin, là où il n’y a pas de Vouivre.
Quant à Vobéra, elle vit peu à peu sa grotte redevenir comme aux temps anciens un lieu de pèlerinage pour les gens du pays. Ils viennent là déposer un joli caillou, un petit gâteau ou un pot de miel pour la remercier de sa féerique protection. Si vous passez par-là, n’hésitez pas à lui faire une visite. C’est une profonde caverne de roches grises et moussues. Pour la trouver, c’est facile, c’est là où il n’y a pas de route…


samedi 19 avril 2014

Le Jardin des Fées




Dans le jardin des fées
La vie vous semble douce
Et vos rêves dorés
S’ébattent sur la mousse

Sous la beauté lunaire
S’égarent les prodiges
Les arbres sont si verts
Qu’ils donnent le vertige

Dans le jardin des fées
L’irréel fait du miel
Vous voilà jardinier
D’un monde sans pareil

Tous ces jolis mensonges
Ont un parfum de menthe
Qui peu à peu vous ronge
Sous les étoiles filantes

Dans le jardin des fées
De noires fleurs vous charment
Des roses empoisonnées
Qu’on arrose de larmes

Comme des serpents glacés
Des senteurs vous enlacent
Vous vous croyez aimé
Sans voir le temps qui passe

Dans le jardin des fées
S’est fanée la jeunesse
Voici l’heure affolée
D’épouser la tristesse

Comme une longue sieste
Votre vie s’est rêvée
De tout cela ne reste
Qu’un petit rire de fée

mardi 1 avril 2014

La légende du Nazent




Dans le panthéon merveilleux de Franche-Comté, il existe toutes sortes de créatures. Bonnes ou mauvaises. Belles ou affreuses.  Il en est de très connues, de très célèbres,  comme la Vouivre, les Dames Vertes, les Foultots ou Tante Arie mais on y compte aussi des êtres plus obscurs. Des personnages au caractère malicieux et mystérieux dont le souvenir a aujourd’hui presque totalement disparu. Heureusement pour vous, je suis là pour vous entretenir de choses dont la plupart des gens d’aujourd’hui se contrefichent.  Je suis là pour vous rappeler que la vie est aussi faite de magie et de mystère. Que l’existence ne se résume pas uniquement à l’économie, la crise et le prix du diesel. Qu’il existe des choses bien plus fascinantes que le dernier  bouquin de Marc Lévy ou la dernière chanson de Pascal Obispo. Oui, je sais, c’est difficile à croire.
Par exemple, il  existe  un être fabuleux dont personne,  j’en suis presque certain,  ne vous a jamais parlé. On l’appelle parfois l’esprit des champs ou  l’Herbeux  mais son nom le plus courant c’est le Nazent. Oui le Nazent était autrefois presque aussi répandu en Comté que les graviers dans un sac de lentilles.
Le Nazent commun était comme une espèce de poupon. Vous savez,  un de ces petits bébés en celluloïd dont raffolaient les petites filles d’autrefois. Seulement le Nazent était un poupon très particulier, un poupon sauvage. Son corps potelé se trouvait entièrement recouvert de longs poils verts. Des poils qui ressemblaient à des touffes d’herbes. De mauvaises herbes !  Cette particularité physique lui permettait d’être particulièrement discret. Ainsi quand il s’allongeait dans un champ ou une prairie, on pouvait passer juste à côté de lui sans soupçonner sa présence. Le Nazent était comme invisible. Il avait deux petits yeux aussi ronds et jaunes qu’un pistil de pâquerette. Il me faut toutefois vous préciser une chose à propos de ces êtres fantastique. Une chose un peu délicate à dire.  A vous parler franchement, les Nazents sont un peu nazes. Quand je dis « naze »  je veux dire un peu stupides. Pas très développé du côté de la cervelle. Le Nazent moyen était comme on dit « Bête à manger du foin ! ».  D’ailleurs il en mangeait. Le Nazent avait la particularité d’être un  herbivore. Et  dans un sens ce fut  la cause principale de sa disparition.
Vous aurez sans doute notez que je parle du Nazent plutôt au passé. C’est hélas le cas pour la grande majorité de ces paisibles créatures. Ils sont passés, voir trépassés.   On peut même affirmer que la plupart d’entre eux connurent une fin particulièrement tragique. C’est hélas souvent le cas pour les peuples de nature pacifique. A ce qu’on en sait, seuls quelques rares spécimens survivent encore de nos jours  dans les endroits les plus sauvages de la Comté. Là où les hommes ne s’aventurent que très rarement. La où la nature ne se voit pas trop bouleversé par l’urbanisme galopant ou l’agriculture intensive.  Car vous l’aurez surement deviné les hommes furent les grands prédateurs des Nazents. En toute justice, il convient toutefois  de préciser qu’Ils ne le firent pas vraiment exprès. Les Nazents ne furent pas décimés comme les bisons ou les loups. On ne pratiqua aucune chasse intensive contre eux. On ne fit pas de battues, aucun trappeur ne posa de pièges avec l’idée fixe  de se débarrasser d’eux.  Non, ce fut encore plus navrant que cela.  L’ironie  de leur histoire c’est que les hommes éradiquèrent les Nazent par accident. Oui, ce ne fut pas un acte  volontaire. A dire vrai,  la plupart d’entre eux  ne s’en rendit même pas compte.  
Je vous l’ai dit le Nazent est herbivore et ce fut là son drame. Lorsque les hommes prirent l’habitude de planter du gazon autour de leurs maisons. Le Nazent s’en montra particulièrement gourmand. Oui, une fois qu’il eut goûté à la pelouse des hommes le Nazent en devint dingo. Il abandonna presque toute autres nourriture. 
Comme Les Nazent sont un peu caméléon quand il s’agit de matières végétales. Ils colonisèrent  bien vite les pelouses des quartiers pavillonnaires. Ils se couchaient dans le gazon et devenaient tout à fait invisible. Ainsi ils pouvaient tout à loisir se régaler de cette herbe nouvelle qu’ils trouvaient si savoureuses. Cette attitude comportait hélas de gros risques…
Ainsi d’après les historiens des peuples fabuleux,  Les Nazent semblent avoir presque totalement disparut des lors que fut inventé la tondeuse à gazon.  Et il est à craindre qu’une grande majorité d’entre eux terminèrent leur merveilleuse existence sous forme de composte.
Personnellement je suis pour l’éradication totale des débroussailleuses et des tondeuses à gazon. Sans ces machines imbéciles les Nazent ne serait pas en voie de disparition. Alors aux printemps prochains, faites un bon geste ne tondez plus vos pelouses car vous risquez peut-être de mettre en danger  des  êtres légendaires! ’

vendredi 14 mars 2014

La première fée du printemps




C’était comme çà tous les ans. En tous cas depuis qu’il était vivant, Sylvain Dubois  s’était toujours fait la même réflexion. Entre les colchiques et les perce-neiges, il ne se passait jamais rien de vraiment intéressant. C’était le triste temps de l’endormissement. Entre les colchiques et les perce-neiges plus aucune merveille ne fleurissait. C’était le temps blanc ou rien ne s’inscrivait sur le grand livre des enchantements. Ce n’était que des jours et des nuits qui s’enchainaient les uns aux autres pour former un long  collier d’ennui. C’était un temps morose où les fées et les lutins se réfugiaient dans les vieux livres. Une sorte d’hibernation littéraire. Une longue villégiature dans le papier jaunit et les gravures sur bois.  C’était comme çà, chaque année, fées et lutins avaient un irrésistible besoin d’une cure de poussières. D’un grand bain de vieilleries et d’autrefois. On ne pouvait leur en vouloir c’était dans leur curieuse nature.
Aussi, entre les colchiques et les perce-neiges, Sylvain Dubois prenait son mal en patience. Devant les flammes dansantes de sa grande cheminée, le vieux bonhomme relisait les contes de Grimm et de Perrault, ceux d’Andersen et mêmes les fantaisies de Lewis Carroll. Son esprit si gourmand de merveilleux les dévorait comme des sucreries. Pour lui, tous ces livres d’histoires magiques étaient un peu comme de la féerie en boite. Du fantastique en conserve. Il attendait avec impatience de pouvoir en gouter du tout frais  encore nimbé de la rosée du matin. Sylvain  Dubois était un homme assez étrange qui se nourrissait exclusivement de féerie. Oui, pour lui  ni hamburger, ni  petit salé aux lentilles  ou salade de soja, Sylvain ne mangeait que de l’éthérée : des contes de fées.
Et puis voilà, ce matin, enfin ! Premier jour du printemps.  L’air sentait le différent. Il y virevoltait un petit parfum d’étrangeté sauvage.  La magie repointait son joli petit nez pointu. Sylain Dubois avait les yeux écarquillés. Sur un vieux piquet de clôture. Un long bout de bois tout vermoulu, tout poilus de lichen gris. Oui, tout en haut de ce trône improbable se tenait assise une minuscule demoiselle. Une gamine de la race des fées. Une donzelle miniature avec des ailes blanches et une petite robe toute dorée.  Là presque devant chez lui. A l’entrée du champ des vaches, il voyait enfin… la première fée du printemps !
Chaque année, voir sa première fée lui faisait toujours un drôle d’effet. Sylvain Dubois avait beau avoir 75 printemps, il restait toujours aussi émerveillé par cette apparition enchantée.  Ma foi, vous serez sans doute d’accord avec moi pour pensez que  ce n’est pas tout le monde qui voit des fées.  C’est vrai quoi ? , vous et moi, nous voyons des facteurs familiers, des médecins faméliques, de blanches pharmaciennes, des boulangères callipyges,  mais des fées ou des lutins, on n’en rencontre pour ainsi dire jamais. Pour nous, les fées et les lutins ce n’est que de la rumeur, du ouï-dire. Du p’t-être bin qu’oui ou p’t-être bin que non. Alors que pour Sylvain Dubois c’est du vrai de vrai. Pour lui les créatures magiques sont bien plus réelles que les présidents de la Républiques ou les  présentatrices de la météo qu’il voit parfois à la télévision et qui eux n’ont pas l’air d’exister vraiment. Enfin pas plus que des personnages de dessins animés.
Ce premier jour de printemps Sylvain Dubois s’est approché tout doucement de la petite fée assise sur le piquet de clôture. Elle était encore un peu chiffonnée d’avoir passé tout  l’hiver dans un vieux livre. Elle s’appelait Clarine,  elle était de la famille des fées-clochettes. Celles qui sont chargé de réveillées les primevères et d’annoncer aux vieux arbres que le printemps est revenu. Sylvain la trouvait très jolie. Presque aussi belle qu’un fin rayon de soleil. Quand il s’estavancé,  elle l’a repéré du coin de l’œil mais ne s’est pas envolé.  Ce n’était pas tout les jours qu’un être humain la voyait vraiment. D’ordinaire ces gens-là sont tellement occuper à  gagner de l’argent ou à détruire l’environnement qu’ils ne voient pas les fées.  Leurs yeux se sont tellement habitués à la laideur, qu’ils ne savent plus repérer le merveilleux et la beauté.  Sylvain Dubois   lui était un cas particulier. Une rareté du genre humain. Cet homme- là avait gardé son cœur d’enfant. Alors Clarine, la petite fée, s’est posé sur son épaule et le vieux bonhomme et la jolie fée sont partis tous les deux faires une longue promenade comme deux bons amis. C’était le printemps et le retour des enchantements.
Chers lecteurs  permettez-moi un amical conseil : Les jours qui viennent en vous promenant dans la campagne ouvrez grands les yeux et peut-être que vous aussi vous aurez la chance de voir voleter dans l’air une petite fée de printemps. Soyez vigilent car c’est un moment à ne pas rater !